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De la prévention à la thérapie : la technologie de l’ARNm s’est fait connaître grâce aux vaccins contre la Covid-19. Elle incite les cellules de l’organisme à produire de manière ciblée certaines protéines. Une première étude clinique démontre désormais son potentiel thérapeutique.
Sur mesure pour chaque tumeur : des algorithmes basés sur l’IA comparent le génome de la tumeur à celui des tissus sains. Ils sélectionnent ainsi jusqu’à 34 protéines spécifiques au patient, propres à la tumeur et servant de marqueurs pour le système immunitaire. L’ARNm injecté lors de la vaccination contient les instructions de fabrication de ces protéines. Lorsque celles-ci sont produites par l’organisme, le système immunitaire apprend à reconnaître les cellules cancéreuses grâce à ces caractéristiques et à les attaquer.
Une nette diminution des récidives : 1 137 patient·e·s atteints d’un cancer de la peau avancé ont participé à l’étude de phase III. Le vaccin, associé à l’immunostimulateur pembrolizumab, a réduit le risque de récidive de 42 % et le risque de métastases à distance de 38 %. Au bout de deux ans, 82,2 % des patients vivaient sans récidive, contre 70 % dans le groupe témoin.
Obstacles à la pratique clinique quotidienne : la fabrication nécessite du tissu tumoral approprié et la production individualisée est coûteuse. Les experts estiment les coûts à plusieurs centaines de milliers de francs suisses par patient.
Une avancée en oncologie : Moderna et Merck & Co. souhaitent déposer une demande d’autorisation. Il s’agirait du premier vaccin anticancéreux à ARNm autorisé. Des start-ups suisses telles qu’Abbmira Therapeutics associent également l’IA et la biotechnologie pour développer de nouveaux traitements contre le cancer.
En Suisse, on recense chaque année 46 500 nouveaux cas de cancer ; avec 25 % de l'ensemble des décès, le cancer est la deuxième cause de mortalité. Malgré tous les progrès réalisés en matière de médicaments et de traitements, les cellules cancéreuses semblent toujours avoir une longueur d’avance sur les médecins. C’est notamment le cas des inhibiteurs de PD-1, une classe de médicaments anticancéreux qui aident le système immunitaire à détecter et à combattre les cellules cancéreuses. Ils ont fait leur apparition en tant que source d’espoir ; pourtant, jusqu’à 70 % des patient·e·s développent rapidement une résistance à ces inhibiteurs ou ne répondent tout simplement pas au traitement.
À cela s’ajoute le fait que même des types de tumeurs cliniquement identiques présentent des différences fondamentales au niveau moléculaire d’un patient à l’autre. En effet, les cellules tumorales accumulent des mutations génétiques individuelles au cours de leur développement. Cette diversité complique l’application des traitements anticancéreux classiques selon le principe du « one size fits all » : ce qui est efficace chez une personne peut s’avérer inefficace chez une autre, car les cibles moléculaires sont totalement différentes. C’est précisément là que réside le plus grand défi thérapeutique : le traitement du cancer ne doit pas se limiter strictement au diagnostic, mais doit être systématiquement adapté à la signature génétique unique de chaque tumeur.
Pendant la pandémie de Covid-19, la technologie de l’ARNm a acquis une notoriété mondiale grâce aux vaccins de BioNTech et Moderna. Le développement fulgurant des vaccins contre le coronavirus a donné un formidable coup de pouce à l’ensemble de la recherche sur l’ARNm. Entre-temps, les experts se tournent vers les applications thérapeutiques, dépassant ainsi le cadre de la prévention des maladies infectieuses : le potentiel de la technologie de l’ARNm devient désormais une réalité tangible en oncologie.
De l'ADN à la protéine en passant par l'ARNm
Le support de l'information génétique, l'acide désoxyribonucléique (ADN), est protégé au sein du noyau cellulaire. Il fait office d'encyclopédie contenant les instructions de fabrication de tout ce dont le corps a besoin. La synthèse des protéines s'effectue toutefois dans le cytoplasme, auquel l'ADN n'a pas accès. C'est pourquoi ces instructions sont transcrites sous la forme d'une copie transportable appelée ARN messager (ARNm), qui peut pénétrer dans le cytoplasme et y être transformée en protéines.
Cette technologie utilise de l’ARNm synthétique pour produire de manière ciblée des protéines dans les cellules humaines. L’ARNm peut ainsi remplacer des protéines défectueuses, mais aussi générer de nouvelles protéines lorsque celles-ci ne sont pas naturellement présentes dans le corps humain. Dans le cas des vaccins, par exemple, les plans de construction des virus sont transportés dans les cellules humaines et mis en œuvre afin de déclencher une réponse immunitaire.
Le développement clinique a franchi une étape importante : le premier vaccin thérapeutique à ARNm au monde contre le cancer de la peau (Intismeran) a mené à bien son essai de phase III. Moderna et Merck & Co. ont présenté les résultats intermédiaires le 24 octobre 2026 lors du congrès annuel de la Société européenne d'oncologie médicale (ESMO) à Madrid (Communiqué de presse).
L'étude internationale de phase III en double aveugle (INTerpath-001) a suivi pendant un peu plus de deux ans un total de 1 137 patient·e·s atteints d'un mélanome avancé après une ablation chirurgicale réussie de la tumeur. Tous les participants ont reçu le traitement standard à base de pembrolizumab, un inhibiteur de PD-1 qui lève le blocage du système immunitaire induit par l’organisme, permettant ainsi aux cellules immunitaires de s’attaquer à nouveau à la tumeur. Le groupe d’intervention (757 personnes) a en outre reçu neuf doses intramusculaires du vaccin à ARNm personnalisé, dans l’espoir que celui-ci renforce encore l’effet du pembrolizumab ; le groupe témoin (380 personnes) a reçu un placebo. L'étude s'est concentrée sur la survie sans récidive ni métastases, ainsi que sur la sécurité du produit.
Les différentes phases des essais cliniques. Source : Novartis
Les essais cliniques constituent le fondement de la recherche médicale. Il s'agit d'un processus rigoureux, en plusieurs étapes,(voir le graphique de Novartis), qui garantit que la sécurité et l'efficacité des nouveaux médicaments et traitements sont évaluées de manière approfondie avant leur mise sur le marché.
Phase I : la substance à l'étude est testée pour la première fois sur un petit groupe de 20 à 80 personnes (généralement des volontaires en bonne santé) afin de déterminer comment l'organisme métabolise le médicament et quelle est la dose optimale.
Phase II : le médicament est testé sur un groupe plus important, composé de 100 à 300 patients, afin d’obtenir des premières données sur son efficacité et sa sécurité d’utilisation chez les patients.
Phase III : l’efficacité est confirmée et la sécurité surveillée auprès de groupes importants de 1 000 à 3 000 patients. Le médicament est généralement comparé directement à des traitements de référence ou à un placebo afin de déterminer le bénéfice maximal pour le traitement.
Phase IV : ces études sont menées après l’autorisation de mise sur le marché afin de recueillir, à long terme, des données supplémentaires sur les risques, les bénéfices et l’utilisation optimale au quotidien.
Contrairement aux vaccinations prophylactiques, comme celles contre l’infection par le coronavirus, il s’agit ici d’une application thérapeutique destinée aux personnes déjà malades. Cette technologie tient également compte de la spécificité génétique de chaque patient·e, ce qui permet d’obtenir un vaccin personnalisé.
Le génome de la tumeur est analysé et comparé à celui de tissus sains. À l’aide d’algorithmes basés sur l’intelligence artificielle, les modifications génétiques spécifiques à la tumeur, appelées mutations, sont identifiées et jusqu’à 34 néoantigènes spécifiques au patient sont sélectionnés. Il s’agit de protéines présentes à la surface des cellules tumorales. En raison des mutations, elles se distinguent des protéines présentes à la surface des cellules saines et peuvent servir de marqueurs pour le système immunitaire. Les informations génétiques relatives à ces néoantigènes sont intégrées dans un brin d’ARNm. Après l’injection, l’ARNm oblige les cellules de l’organisme à produire ces néoantigènes tumoraux. Le système immunitaire apprend ainsi à reconnaître ces « cartes de visite » ennemies et à attaquer de manière ciblée les cellules cancéreuses restantes.
Après une durée médiane d’environ 25 mois, un bénéfice thérapeutique significatif a été observé :
Survie sans récidive tumorale : grâce au vaccin, 82,2 % des participants vivaient sans récidive après deux ans (contre 70 % dans le groupe placebo). Cela correspond à une réduction significative du risque de 42 %. Après les six premiers mois, période nécessaire au système immunitaire pour développer sa réponse, le risque de récidive a même baissé de 58 %.
Survie sans métastases : le risque de métastases à distance a diminué de 38 %. Au bout d’un peu plus de deux ans, 88,5 % des patient·e·s du groupe ayant reçu le double traitement vivaient sans métastases, contre 80,2 % dans le groupe témoin.
Effets indésirables : le profil s’est révélé bien toléré ; les effets indésirables tels que la fièvre ou les douleurs liées à l’injection étaient dus à la stimulation immunitaire, mais n’ont pas entraîné d’augmentation de la toxicité à long terme.
Conclusions : Les données de l’étude démontrent pour la première fois, dans le cadre d’un vaste essai de phase III, que le principe d’un vaccin anticancéreux personnalisé à base d’ARNm fonctionne. Bien qu’il ne soit pas encore possible de se prononcer sur la survie globale en raison de la durée relativement courte de l’étude, le report significatif des récidives représente une avancée médicale considérable pour les patients concernés.
Autorisation de mise sur le marché : les fabricants Moderna et Merck & Co. prévoient de demander l’autorisation de mise sur le marché du vaccin sur la base des données disponibles. Il s’agirait de la première autorisation accordée à un vaccin anticancéreux à base d’ARNm.
Effet tardif : au cours des six premiers mois suivant le début du traitement, aucune différence significative n’a été observée entre le groupe vacciné et le groupe témoin. Comme le système immunitaire a besoin de temps pour développer la réponse des lymphocytes T et pour que le vaccin déploie son effet, le produit ne protège pas dans un premier temps contre les récidives très précoces après l’opération.
Prélèvement de tissus et logistique : pour la fabrication du vaccin personnalisé, il est impératif de disposer d’une quantité suffisante de tissu tumoral approprié provenant des patient·e·s. Dans le cadre de l’étude, de nombreux candidats (environ 17 %) ont dû être exclus car les échantillons tumoraux envoyés étaient insuffisants ou inadaptés pour un séquençage de haute qualité.
Effort et coûts élevés : la production est individuelle, chronophage et techniquement exigeante. Cela représente un défi économique et organisationnel considérable pour une application à grande échelle dans la pratique clinique quotidienne. Selon les estimations des experts, le coût de ces traitements individualisés devrait s’élever à plusieurs centaines de milliers de francs suisses par patient.
Les résultats de l’essai clinique sur le vaccin à ARNm Intismeran sont particulièrement pertinents pour trois raisons :
De l’hypothèse à la preuve : pendant des années, l’idée d’entraîner le système immunitaire de manière ciblée, à l’aide de l’ARNm, pour lutter contre des mutations cancéreuses individuelles a été considérée comme une hypothèse immunologique prometteuse. Sa mise en œuvre réussie dans le cadre d’une étude mondiale de phase III transforme ce concept en preuve clinique. Cette approche pourrait potentiellement être adaptée à d’autres types de tumeurs.
Une avancée majeure en matière de personnalisation : ce succès marque un changement de paradigme vers une médecine moléculaire sur mesure. Les patient·e·s reçoivent ainsi un médicament adapté individuellement à la biologie de leur tumeur, ce qui maximise l’efficacité du traitement et minimise les lacunes des thérapies conventionnelles.
Une nouvelle ère pour l’oncologie : de jeunes entreprises, telles que la start-up bâloise Abbmira Therapeutics, poursuivent des approches combinées similaires et révolutionnaires (Pleins feux sur Abbmira). Alors que les vaccins à ARNm entraînent le système immunitaire à reconnaître les néoantigènes, Abbmira utilise le criblage assisté par ordinateur et l’IA pour identifier des composants de la paroi cellulaire bactérienne capables de briser l’environnement tumoral immunosuppresseur et d’ouvrir la voie à une association avec les immunostimulateurs connus. L'oncologie entre dans une nouvelle ère où l'informatique, la biotechnologie et la recherche clinique travaillent main dans la main.
| Rôle | Titre + Nom |
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| Texte par | Claudia Schärer |